{monologue de Joe, scène 13.}
Nous vivons tous au milieu d'une grande cour, cernée de hauts murs. Les murs se dressent si haut que personne ne peut atteindre leur crête. Aucun vigile, si aucun mirador, ne saura nous dire ce qu'il y a derrière les murs; et aucun voyageur, jamais, n'est revenu de cet univers inconnu. Partout, des quatre côtés de la cour, on ne frappe jamais que de la pierre; les têtes cognent contre de la muraille.
Certains jours, on catapulte les prisonniers au-dessus des murs: on les entend hurler lorsqu'ils passent la cime, et puis après, plus rien. Pourquoi ont-ils hurlé si fort? Avaient-ils tort? Ont-ils raison?
Certains jours les prisonniers me disent que moi aussi, un jour, je serai catapulté là-haut, que j'aurai beau agiter les bras, les jambes, grimacer, crier, me retenir, la catapulte me fera passer les remparts.
Certains jours, je voudrais être ce jour. J'aimerais déjà passer le mur...ne plus m'interroger sur le mur...
Etre ou ne pas être...Etre pour ne plus être!
Car plus dur que le mur est la question du mur; plus sombre que le mur est l'ombre portée par le mur dans la cour. C'est dans la vie que pousse l'angoisse de la mort, c'est elle qui nous laisse cette amertume à la bouche...alors que dans la mort...Je me surprends parfois à rêver des eaux calmes du néant. On cesserait de craindre, de souffrir...on cesserait d'anticiper.
Mais qui nous prouve que l'Inconnu, derrière le mur, est bien le Néant? Et si le tumulte de mourir était plus fracassant que le tumulte de vivre? Etre ou ne pas être?
Alors mieux vaut retourner jouer dans la cour! Mieux vaut "être" n'est-ce pas! "Etre, c'est-à-dire écraser ce qui est! "Etre, c'est-à-dire préférer la terreur à l'angoisse, la vraie, celle qui est le souci du mur. Oublier! S'absenter dans l'action! Ne plus voir l'univers qu'à l'échelle de la cour. Prendre le fouet du siècle, devenir un tyran, épanouir l'orgueil, faire les lois, les dépasser, les bafouer, s'oublier dans la morgue et l'irrespect des autres. Y a -t-il meilleur service à rendre aux prisonniers que les vexer, les rendre vils, les faire ramper à terre? Enfin, réduits à mordre la poussière ou à lécher des semelles, ils ne voient plus que le ciel incompréhensible au-dessus des hauts murs silencieux. Seule la crainte du poignard fait oublier la mort. Mieux vaut gémir, suer, faire suer et faire gémir, que sonder l'épaisseur du mur et fixer ses limites inaccessibles en se disant: pourquoi? Vivent les fardeaux qui courbent les épaules et rabattent le regard...
Etre ou ne pas être? Etre pour ne plus être? Dormir, mourir? Non mes amis, il faut être! Mais être bas, en abaissant les autres!